Paul Pasquali est sociologue, auteur
de Passer les frontières sociales (Fayard, 453 p., 24 euros).
Vous publiez un livre consacré au parcours de jeunes qui, après avoir été lycéens en ZEP, intègrent les écoles de l’élite (instituts d’études politiques ou écoles de commerce). Est-il facile de passer d’un univers à un autre ?
Non, cela ne va jamais de soi. Il n’existe pas de cas unique, celui du jeune rencontrant des difficultés insurmontables engendrant une crise d’identité. C’est une vision misérabiliste qui ne correspond souvent pas à la réalité. Il n’en reste pas moins que, oui, c’est éprouvant. Car la situation est bien moins harmonieuse que ce qu’en disent les promoteurs de ces dispositifs [les programmes d’égalité des chances qui consistent à aider les bons élèves de zones défavorisées à préparer les concours de l’enseignement supérieur]. Ces jeunes s’émancipent culturellement, mais peuvent aussi connaître un sentiment de marginalisation dans l’univers qu’ils découvrent. Ils ont des manières d’agir, de penser, de s’exprimer qui les distinguent, et il demeure souvent une distance sociale, aussi bien avec leur milieu d’origine qu’avec leur nouvel environnement. Pour s’adapter à celui-ci, ils doivent s’acculturer. Ce n’est donc ni une situation harmonieuse ni une déstabilisation totale.
Peut-on intégrer l’élite de ce pays tout en restant fidèle à des origines sociales modestes ?
Oui, jusqu’à un certain point. Ces jeunes ne peuvent pas rester identiques à eux-mêmes, sous peine de ne pas correspondre aux attentes du milieu qu’ils intègrent. Ils sont donc bien obligés de se transformer, de composer avec les attentes de l’institution et leur héritage. De manière aussi bien subie que voulue, la majorité de ces jeunes restent attachés à la ZEP, et donc quelque part à leur milieu d’origine. C’est un attachement positif, qui se maintient au moins un temps. Quelques-uns en font même un emblème, affichant une fierté et une loyauté vis-à-vis de leurs racines. Mais, s’ils en font trop, ils courent le risque d’être rejetés. Bref, aucun de ces jeunes n’est resté identique à lui-même, et la règle, c’est l’acculturation partielle. Sauf cas extrême. Dans mon livre, j’évoque le cas de Youssef : incapable de se couler dans le modèle de l’élite, il a fini par lâcher prise. Il existe aussi, à l’inverse, des élèves qui se sont très vite fondus dans leur milieu d’accueil. Cela est d’ailleurs souvent lié à la présence d’un entourage qui fait tout pour leur permettre, dès leur plus jeune âge, de s’extraire de leur milieu d’origine.
Le passage des « frontières sociales » est-il risqué pour ces jeunes ?
Il courent parfois le risque d’être perçus comme des traitres, à mesure qu’ils s’éloignent de leur milieu d’origine. Mais on ne peut pas parler de reniement systématique, et ceux qui les rappellent éventuellement à l’ordre sont aussi souvent ceux qui les ont encouragés à s’émanciper... De manière générale, je ne parlerais pas de déchirement, mais de tiraillement. Par ailleurs, le caractère éprouvant de l’expérience relève d’un processus éminemment social et collectif, et non d’un dysfonctionnement individuel et psychique. Ces expériences sont déstabilisantes, car elles révèlent la distance qui demeure entre les classes sociales en France.
Justement, le parcours de ces jeunes contribue-t-il à changer le système ?
C’est plutôt le système qui les change. D’abord, ils sont très peu nombreux, et pas tous issus des classes populaires... Ce sont toujours des dispositifs expérimentaux, donc limités dans le temps et dans l’espace. Les promoteurs de ces programmes le reconnaissent d’ailleurs, soulignant qu’ils n’ont pas vocation à se substituer à l’Etat. Les résultats se mesurent surtout en termes de visibilité médiatique. Statistiquement, on passe du « rien » à « presque rien ». La couverture médiatique dont ces dispositifs jouissent pourrait laisser penser que les choses changent en profondeur. Mais la réalité, c’est que la composition sociale des classes préparatoires n’a pas bougé depuis dix ans. L’excellence, en France, continue de s’hériter ou de s’acquérir chèrement. On ne touche pas aux logiques d’héritage culturel, ou trop tard, et les filières d’élite se maintiennent. La question qui se pose est donc moins « les filières d’élite sont-elles faites pour ces jeunes ? » que « comment faire pour que celles-ci ne soient plus faites que pour l’élite ? » D’ailleurs, comment se fait-il que ce soient les grandes écoles qui gèrent ces dispositifs ? C’est comme si l’on demandait au patronat de gérer tout seul la Sécurité sociale...
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