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Aziz Jellab, sur la rénovation de la voie professionnelle : « La revanche du bac pro sur le bac techno »

Aziz Jellab est sociologue, professeur à l’université Lille-III.

La rénovation de la voie professionnelle, généralisée en septembre 2009, vise notamment à encourager les poursuites d’études. A-t-elle tenu cet objectif ?
Le ministère de l’éducation nationale entendait, au départ, donner aux élèves la possibilité de préparer le baccalauréat professionnel en trois ans au lieu de quatre. Une manière de valoriser la voie professionnelle et de répondre aux besoins des employeurs. Il apparaissait aussi que le BEP [brevet d’études professionnelles] devenait un diplôme préparatoire au bac pro. Son utilité n’allait donc plus de soi. Par ailleurs, les objectifs implicites de la réforme -réduction des coûts et des postes- expliquent la résistance syndicale. Aujourd’hui, on peut dire que la réforme a valorisé la voie professionnelle sur le plan symbolique, puisqu’elle est alignée sur la voie générale. De ce fait, les élèves sont plus nombreux à choisir la filière professionnelle et ne l’envisagent plus comme une orientation par l’échec, comme l’a montré une récente enquête menée en Loire-Atlantique. De plus, la réforme a conduit à l’émergence de nouvelles ambitions scolaires : la proportion d’élèves qui envisagent la poursuite d’études après le bac pro s’est accrue.

L’objectif de poursuite d’études convient-il à tous les secteurs économiques ?
Certainement pas. Lorsque le ministère considère qu’il faut valoriser la poursuite d’études, il répond aux besoins de certains employeurs, pas de tout le tissu économique ! Certaines spécialités de la voie professionnelle, comme l’informatique ou le tourisme, exigent une formation longue. D’autres -le bâtiment, l’artisanat, etc.- ne nécessitent pas de poursuite d’études. Nombre d’artisans préfèrent recruter des diplômés de BEP plutôt que des bacheliers professionnels au regard des compétences qu’ils attendent.

Dans votre ouvrage Sociologie du lycée professionnel (Presses universitaires du Mirail, 2009), vous évoquez une « déprofessionnalisation » de la voie professionnelle. Comment l’expliquez-vous ?
La déprofessionnalisation est liée à deux facteurs. D’une part, à la scolarisation des savoirs : le contenu des enseignements, élaboré en concertation avec les milieux professionnels, répond à des exigences de compétences plus technologiques que professionnelles. D’autre part, elle est liée au profil des professeurs de lycée professionnel. Depuis la réforme de leur formation, ils sont recrutés avec un niveau scolaire plus élevé, au détriment de l’expérience professionnelle.

La réforme met-elle en concurrence les filières professionnelle et technologique ?
A chaque fois que l’on crée un diplôme plus valorisé, on discrédite un diplôme antérieur. Le BEP, créé en 1966, a progressivement supplanté le CAP [certificat d’aptitude professionnelle]. Aujourd’hui, le baccalauréat professionnel étant devenu la référence, il supplante à son tour le BEP. Le même scénario risque de se produire entre bac technologique et bac professionnel : lors de sa création dans les années 1980, la filière technologique a eu un impact très négatif sur le lycée professionnel. En plus d’un effet d’appel, les politiques scolaires ont incité les établissements à orienter les élèves vers les séries technologiques. Aujourd’hui, les enquêtes montrent que les élèves qui s’orientent vers le lycée professionnel auraient pu prendre la voie technologique. Car depuis 2007, le bac pro est confirmé dans sa vocation à favoriser la poursuite d’études. C’est la revanche du bac pro sur le bac techno ! Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’à terme, la filière technologique devienne une option du bac général.

Comment les enseignants de lycée professionnel vivent-ils ces transformations ?
L’enseignement professionnel a toujours été un terrain d’innovations pédagogiques. Et le devient encore plus. D’abord, parce que ce que les enseignants faisaient en quatre ans, ils doivent le faire désormais en trois ans. Ensuite, parce que l’enseignement professionnel s’est scolarisé, on l’a vu. Face à des élèves qui restent réticents à l’enseignement théorique, les enseignants doivent repenser leurs pratiques professionnelles, incarner les concepts abstraits dans le concret, trouver des ruses pédagogiques pour intéresser leurs élèves.