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Rudy Reichstadt : « On peut montrer aux élèves comment fonctionnent les théories du complot »

Rudy Reichstadt est le fondateur et directeur du site Conspiracy Watch/Observatoire du conspirationnisme.

Vous avez ouvert en 2007 votre site Conspiracy Watch. Pourquoi a-t-il fallu des événements tragiques pour que les « théories du complot » s’imposent en France dans le débat public sur l’éducation ?
Mettre en évidence qu’une partie de nos jeunes adhère aux thèses « complotistes », c’est aborder un sujet sensible, sur fond de crispations identitaires de toutes sortes. On ne sait pas par quel bout le prendre. Cela explique certaines réticences. Il y a sans doute aussi une volonté tout à fait compréhensible de ne pas prendre le risque d’alimenter les théories du complot en cherchant à les contrecarrer. Par ailleurs, une partie du champ intellectuel martèle depuis longtemps qu’il s’agit là d’un faux problème, que, à la manière du mot « populisme », le « conspirationnisme » n’est qu’une étiquette infamante destinée à disqualifier la critique sociale. Enfin et surtout, le phénomène est passé sous les radars d’une classe politique peu connectée à la première source d’information des jeunes, Internet, où il est impossible d’y échapper.

Justement, existe-t-il une mesure de l’emprise du complotisme sur les jeunes ?
Il n’existe pas d’enquête d’opinion réalisée spécifiquement auprès des jeunes, qui permettrait de l’objectiver. On a néanmoins des indices. Une enquête Ipsos parue en juin 2014 révélait que un Français sur cinq croyait en l’existence d’une société secrète, les « Illuminati », qui tirerait les ficelles à l’échelle mondiale. Les données brutes montraient une proportion de un sur trois dans la tranche des 15-24 ans. Une étude Opinionway publiée en mai 2013 allait dans le même sens. Ces éléments sont à prendre avec précaution, car le faible nombre des jeunes dans les échantillons implique une marge d’erreur significative. Le plus probant reste l’accumulation des témoignages d’enseignants et de travailleurs sociaux confrontés au phénomène.

Internet est devenu le support d’une quasi-industrie planétaire du complot...
Il existe de petits empires du conspirationnisme à dimension commerciale, comme aux Etats-Unis celui d’Alex Jones, figure de la droite paléo-conservatrice. Circulent également des vidéos telles que Loose Change, l’un des premiers blockbusters du Net, qui prétend démonter la version officielle du 11-Septembre. Les auteurs de ces messages tiennent leur audience en haleine par une réécriture permanente de l’histoire et de l’actualité. Il nous faut aujourd’hui vivre avec ce phénomène massif mais aussi le contrer, en investissant le terrain de jeu des conspirationnistes, Internet, pour proposer des antidotes à ces fantasmes dangereux. Face à une production proliférante, il n’existe pour l’instant que des réponses ponctuelles. Il faut opposer aux théories du complot des investigations menées dans les règles de l’art et s’appuyer sur le professionnalisme des journalistes. C’est un enjeu civique impliquant la responsabilité de chacun d’entre nous.

Les scénarios les plus fous recueillent auprès de certains jeunes une adhésion farouche. Comment répliquer efficacement ?
Face à un jeune qui a déjà basculé dans ce type d’idéologie, un enseignant, à moins d’être vraiment préparé, risque de s’épuiser en vain. Je suis partisan du « pas de côté » : développer méthodiquement l’esprit critique, fournir aux élèves les clés leur permettant de comprendre comment fonctionne le message complotiste, comment il recourt à une rhétorique relativement stable comme, par exemple, l’inversion de la charge de la preuve, consistant à se soustraire à la réfutabilité en tenant pour vrai ce dont on ne peut prouver la fausseté. Ou le fameux « à qui profite le crime ? », dont les conspirationnistes font un usage immodéré, de même que le thème récurrent du dévoilement de la vérité cachée... Les cours d’histoire peuvent exposer les racines anciennes des théories du complot et leurs conséquences. Dans tout le cursus scolaire, il faut aussi battre en brèche les représentations fantasmatiques de la vie politique et faire comprendre l’importance réelle, en démocratie, des contre-pouvoirs et de la société civile. Cela devrait s’accompagner d’une pédagogie de la connaissance explicitant les principes de base de la raison scientifique, et d’une pédagogie des médias montrant comment l’information est produite. Tout ceci existe déjà sous différentes formes, bien sûr, mais demande aujourd’hui à être renforcé. Comme sur d’autres sujets, l’école ne pourra pas tout mais elle a son rôle à jouer dans ce défi collectif.