| Oublié ?

La Lettre

Le point avec...

Thomas Blettery (Ashoka) : « Nous ne nous situons pas en opposition au système public, mais au contraire à ses côtés »

Thomas Blettery est responsable du programme éducation de l’association Ashoka France

Pouvez-vous expliciter le concept d’« entrepreneur social », mis en avant par le réseau international Ashoka ?
Un entrepreneur social, c’est une femme ou un homme qui met ses qualités entrepreneuriales au service de la résolution d’un problème social, sur des thématiques comme la santé, l’environnement, l’éducation, la lutte contre l’exclusion, etc. En France, le mot « entrepreneur » est souvent associé à la recherche de profit. Ce n’est pas notre démarche : la quasi-totalité des quelque 3 000 entrepreneurs sociaux soutenus dans le monde par Ashoka agissent dans un cadre associatif. Nous faisons le pari de miser sur des individus qui ont décidé de consacrer leur vie à une cause qui les touche profondément et à laquelle l’Etat n’apporte pas de solution satisfaisante à leurs yeux. Je pense par exemple à Kailash Satyarthi, colauréat indien du prix Nobel de la Paix 2014 pour son action contre le travail des enfants et que nous soutenions depuis 1995. Environ un tiers des entrepreneurs sociaux accompagnés par Ashoka dans le monde travaillent sur la question de l’éducation. Une large majorité d’entre eux cherche à renforcer la confiance qu’ont les jeunes générations dans leur capacité à transformer positivement le monde dans lequel ils grandissent, en cultivant des qualités comme la coopération, l’esprit d’initiative, la prise de risque, l’empathie... C’est pour renforcer cette tendance de fond que nous avons décidé de créer un réseau d’établissements scolaires -260 dans 30 pays- qui mettent au cœur de leur proposition pédagogique l’acquisition de ce type de qualités.

Entre enseignement public ou privé, vous ne hiérarchisez pas. Comprenez-vous que cela puisse conduire à vous voir comme un élément d’une stratégie de « privatisation rampante » de l’école ?
Nous ne nous situons pas en opposition au système public mais au contraire à ses côtés. Nous identifions et soutenons, sans aucun dogme, les innovations qui «  marchent  » et sont susceptibles de faire tache d’huile, sans pour autant prôner une quelconque privatisation du système. Nous sommes convaincus que des innovations qui ont le potentiel d’améliorer l’écosystème éducatif peuvent aussi émerger à la marge de celui-ci, et qu’on aurait tort de s’en priver. Pour être autant que possible représentatifs du contexte éducatif français, nous portons d’ailleurs aujourd’hui nos efforts sur l’identification d’établissements scolaires publics en REP et dans le secondaire, encore trop peu représentés au sein du réseau Ashoka, et ce avec l’appui du ministère.

Ashoka n’est-il pas financé par de grandes entreprises mondiales  ? Quels sont vos moyens en France, quelle part en est consacrée à l’éducation, et votre soutien à certains projets se traduit-il par un apport financier ?
Historiquement, Ashoka n’a jamais accepté de fonds publics, pour rester indépendant des gouvernements. Nous recueillons donc des fonds privés qui, en France, se répartissent à parts à peu près égales entre des particuliers, des fondations et des entreprises, qui ne sont d’ailleurs pas forcément des multinationales. Nous mettons en place des garde-fous  : aucun de nos partenaires financiers n’intervient dans nos processus de décision, nous n’acceptons pas de soutien de la part des industries du tabac, de l’alcool, ni de l’armement, et nous sommes extrêmement vigilants sur d’autres industries, comme l’extraction. Le budget de l’association Ashoka France est d’environ 2 millions d’euros. Nous comptons 14 salariés, nous consacrons au programme Education 180 000 euros. Certains des entrepreneurs sociaux soutenus par Ashoka peuvent recevoir une bourse de soutien en fonction de leurs besoins. Les établissements scolaires que nous soutenons, eux, ne bénéficient pas de soutien financier.

Ashoka a-t-il été ou est-il encore, comme cela est affirmé sur un site hispanophone, associé à Monsanto en Afrique ? Nous ne le sommes pas aujourd’hui et nous ne l’avons jamais été. Cette confusion vient sans doute du fait que nous avons conclu un partenariat avec la fondation Gates sur la question du développement rural et de l’agriculture en Afrique.