Nicole Catheline est pédopsychiatre, créatrice à Poitiers d’une unité de soins pour collégiens et lycéens déscolarisés
Un argument fréquent en cette période présente toute activité interdisciplinaire au collège comme un obstacle supplémentaire pour les élèves culturellement moins nantis ou moins à l’aise avec la scolarité. Dans votre livre, « Souffrances à l’école » (Albin Michel), vous développez l’idée exactement inverse...
En tant que pédopsychiatre, je considère que le collège est une période à risques pour les jeunes adolescents qui doivent à la fois construire leur personnalité et faire leurs apprentissages. Or, ces deux tâches ne vont pas toujours ensemble et sont même parfois antinomiques. Lorsqu’on est en train de se transformer corporellement, on est plus intéressé par ce qui se passe en soi-même que par les guerres de Louis XIV ou les boulettes de réjection des mouettes ! D’où une possible perte du sens même de la scolarité, surtout pour ceux dont le milieu familial ne les accompagne pas suffisamment dans cette période à risques. Les enseignements interdisciplinaires -pas forcément d’ailleurs dans la forme précise où ils sont actuellement présentés- sont à mes yeux une manière de donner ou de redonner du sens aux apprentissages, de faire comprendre à ces adolescents que les matières scolaires ne sont pas juste posées les unes à côté des autres, arbitrairement, et de leur présenter ainsi une vision cohérente du système d’enseignement.
Pourquoi en seraient-ils dépourvus ? La structuration par disciplines n’offre-t-elle pas aussi un cadre stable ?
Certains élèves, plus curieux ou plus favorisés par leur environnement culturel, établissent spontanément des liens entre les différents sujets abordés en classe. Mais que se passe-t-il pour ceux qui ne disposent pas a priori de ces ressources personnelles ? Combien d’élèves comprennent vraiment le sens des matières proposées et y trouvent un intérêt personnel ? Et combien d’entre eux n’y voient au contraire qu’un mode de sélection permettant de faire le tri entre ceux qui sont promis au succès scolaire et les autres ? En associant des disciplines différentes, les équipes éducatives rendent plus perceptibles les enjeux du savoir, donnent aux élèves la possibilité de s’y retrouver. C’est une attitude bénéfique au développement de la pensée abstraite. Le dialogue, la comparaison, la mise en lien entre différents aspects du savoir permettent aux élèves de développer leurs capacités de raisonnement et donc de mieux comprendre ce qui se passe en eux sans s’y enfermer. Durant ces quatre années qui correspondent au développement pubertaire, ce qu’on doit en priorité cultiver ce sont leurs capacités de raisonnement, parce que c’est cela qui va les protéger. Ces années devraient être consacrées au développement de la personnalité.
Pour beaucoup d’enfants, écrivez-vous, « la classe est un lieu de tourment »...
Bien sûr, il y a des enfants qui aiment l’école, qui s’y sentent à l’aise, mais il y en a aussi beaucoup d’autres qui s’y sentent mal. Et si, outre la nécessité de les protéger, on veut vraiment lutter contre le décrochage scolaire, il faut s’en préoccuper. En cas de difficulté à l’école, les adolescents réagissent comme ils peuvent. Certains sont très vite dépassés et se retrouvent noyés sous un flot d’injonctions qu’ils ne maîtrisent pas. Ils baissent les bras et tendent à décrocher. D’autres ne parviennent même plus à prendre le chemin du collège ou du lycée et développent une véritable phobie scolaire. D’autres encore restent dans le système mais s’y installent dans des attitudes agressives, antiscolaires, et se livrent parfois à des actes de violence ou de harcèlement aujourd’hui démultipliés par Internet.
Vous jugez ces phénomènes « en constante augmentation »...
Je ne crois pas que le harcèlement « classique », si j’ose dire, soit sensiblement en hausse. En revanche, le cyberharcèlement a explosé depuis trois ans. Et la phobie scolaire est en effet en constante augmentation. Je rencontre beaucoup de mes collègues des centres médico-psychologiques, ils me disent avoir remarqué que les cas de phobie scolaire, qui représentaient habituellement 2% ou 3% de leurs consultations, atteignent aujourd’hui 7% à 10%.
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